Les bouleversements de la pensée algorithmique !

Dans le cadre d’un événement intitulé « Préparés à Internet », organisé par la Société Européenne de l’Internet qui s’est déroulé le 22 septembre, accueilli par l’Ecole Mines-Paris Tech, et dont le CIGREF était partenaire, on s’est interrogé : qu’est-ce que le numérique ?

Il peut certes y avoir bien des réponses à cette question. Lorsqu’elle est posée dans l’amphi d’une Grande Ecole, notamment à l’occasion de la parution du livre « Introduction à la science informatique »*, le champ des possibles se réduit !

Qu’est-ce que le numérique ?
La réponse de Gérard Berry

Professeur au Collège de France, Chaire Informatique et Sciences Numériques

Le numérique est en train de bouleverser complètement les sciences, la médecine et peut-être un jour l’enseignement !… Ce sont des bouleversements absolument fondamentaux. L’informatique est tout simplement une très grande science et une très grande industrie. Ce qui rend l’informatique très différente des autres activités humaines, par exemple la biologie ou la médecine, c’est que c’est un jeu de construction. En biologie et en médecine, on passe des heures, des jours, des années… à faire de l’expérimentation. Par exemple, lorsqu’on invente un médicament, cela prend un temps fou pour le mettre en place, et ce n’est pas garanti. En informatique, ce n’est pas cela du tout : quand on invente un premier moteur de recherche, en deux mois et demi, il tourne ! C’est un jeu de construction. On n’a pas, ou peu, de freins liés à la nature de l’informatique. Les freins sont tous liés à ce qu’il y a dans nos têtes.

Les métiers de l’avenir sont fondés sur ce que l’on n’apprend pas à l’école…

Le traitement numérique a unifié de nombreuses choses autrefois totalement différentes. Un livre, un disque, une photo et la gestion mécanique, étaient des activités complètement différentes, des études différentes, des professions différentes, des savoirs différents. Avec le numérique, tout est transformé en nombres. Il n’y a plus de différence, ce qui veut dire que pour faire le métier d’éditeur de livres, le métier d’éditeur de musique, de photographe ou de pilote d’avion, ce sont les mêmes racines, la même algorithmique… exactement ce que l’on n’apprend pas à l’école en ce moment. Tous les métiers de l’avenir sont fondés sur ce que l’on n’apprend pas à l’école. C’est une réflexion qu’il faut quand même se faire !

Le temps des inversions mentales !

Aujourd’hui, on parle encore de « nouvelles technologies » ce qui est complètement aberrant. Cet enfant de 3 ans ne connaitra jamais le monde sans ces technologies. Les inversions mentales, cela veut dire que la façon dont nos enfants pensent est complètement à l’inverse de la façon dont nous pensons. J’ai enseigné dans une école Montessori dont le dogme est tout simple : « cela ne sert à rien d’enseigner le monde d’aujourd’hui vu qu’il n’existera plus demain » !

Illustrations :
– Le petit-fils d’une amie, âgé de 3 ans, trouve dans un grenier un téléphone jouet, avec des roues, un cadran et un combiné, il regarde l’objet. Il n’a aucune idée de quoi en faire, et brusquement, saisi d’une inspiration, prend une douche… le combiné au-dessus de la tête !
– « Papa, le voisin a un ordinateur incroyable, il tape sur les touches et ça imprime tout de suite… ». Il venait de voir sa première machine à écrire.
– Celle-ci sur la loi Hadopi est importante : « je ne comprends pas pourquoi on dit que passer de la musique c’est du vol. Parce que, quand je passe un MP3 à quelqu’un, je l’ai toujours, il ne me l’a pas volé… ». La diffusion infinie, la copie à l’identique, changent totalement la notion de propriété. Pour un enfant, si on lui pique son jouet, il a perdu son jouet, si on lui pique son MP3, il ne l’a pas perdu. Donc la notion de propriété d’un MP3 s’évanouit.

Il y a beaucoup d’inversions mentales très significatives sur le téléphone qui traduit une modification absolue de la perception de l’espace et du temps, ce qui n’est pas rien ! Avant, le téléphone consistait à tirer un fil de cuivre continu, passant par des centraux, et puis à transmettre du silence. Dans le téléphone numérique, on comprime la voix, on voit même les silences, on transmet numériquement, mais il y a toujours cette notion de fil qui va d’un endroit à un autre. C’est la liaison à l’espace. Maintenant, on a enlevé le fil et là, on a aboli le lien spatial. Les adultes ne s’en sont pas réellement rendu compte, mais le changement est phénoménal. Anecdote d’enfant : un petit garçon sur la plage voit quelqu’un nager avec un masque et un tuba. L’enfant dit : « il a de la chance, il a un portable qui marche dans l’eau » !

Dans le « Socle commun de connaissances et de compétences » (mis en place en 2006 et qui précise tout ce qu’il est indispensable de maîtriser à la fin de la scolarité obligatoire), dans le programme de la classe de 5ème, il y a : « s’orienter sur une carte ». Aujourd’hui, pour les enfants, une carte c’est en 3D. Comment faisait-on en 1999 ? On achète la carte à la bonne échelle. Il faut déjà l’avoir. Ensuite, on la déplie, ça prend de la place. On cherche où l’on est. C’est compliqué. On cherche l’adresse. C’est compliqué. Un enfant ne connait pas cela. Lui, il allume la carte qu’il a dans la poche. Il y a toutes les échelles et le monde dedans, et en relief. Quand j’avais dit cela, en 2006, aux inspecteurs généraux, on m’avait dit « De quoi parles-tu ? » Du GPS… « Mais non, les gens n’ont pas de GPS ». J’ai répondu qu’il suffisait d’attendre 2 ou 3 ans. Aujourd’hui, il est vraiment dur de ne pas avoir de GPS !

D’un ordinateur on ne sort jamais que ce qu’on y a mis…

J’ai beaucoup entendu, y compris dans cette maison où l’informatique n’a jamais été spécialement développée 😉 : « d’un ordinateur, on ne sort jamais que ce qu’on y a mis » ! Dans cette expression, il y a quelque chose que les gens n’avaient pas spécialement noté, c’est que les 2 fois « on », c’était « je ». Autrement dit, d’un ordinateur, je ne sors jamais que ce que j’y ai mis ! Qu’est-ce qui s’est passé depuis ? Les deux « on » se sont séparés. On peut dire aujourd’hui : « d’un ordinateur, je ne sors jamais que ce que le monde y a mis ! ». Cela veut dire que la notion de mémoire a changé. Michel Serres a fait un très bel exposé là-dessus où il explique qu’avec l’écriture on n’a plus besoin de savoir par cœur, avec l’imprimerie on a distingué l’écriture de la lecture. Avec la notion d’internet, on n’a plus besoin d’avoir la mémoire en soi. Cela pose des problèmes de cognition massifs. Toute ce que l’on propose avec un cerveau d’adulte vers nos enfants ne s’applique pas, ils n’ont pas la même cognition.

J’ai souvent été étonné par certains professeurs pour qui le monde informatique est très compliqué. Ils disent que les élèves copient sur Wikipedia. Je réponds « c’est exact ; avant ils copiaient sur votre tableau… ». Ils répondent que sur Wikipedia, ils ne comprennent pas ce qu’ils copient. « Vous êtes sûrs qu’ils comprennent ce que vous avez écrit sur votre tableau ? ».

La pensée algorithmique bouleverse les choses. Le numérique, c’est le monde des enfants. Ils n’ont aucune idée de ce que c’est, pas plus que la plupart des adultes. Mais les inversions mentales posent des problèmes d’enseignement et on constate toujours la non-reconnaissance ou la faible reconnaissance de la discipline informatique.

L’informatique va façonner le 21ème siècle…

Toute l’informatique, toute la culture numérique classique a passé son temps à essayer d’organiser l’information. Maintenant, il faut remarquer que, par exemple, le plus gros investissement intellectuel et technique chez IBM c’est d’étudier l’information désorganisée. Car c’est là que l’on apprendra le plus de choses.

L’informatique change tous les métiers. Par exemple, le métier d’ingénieur : jusqu’au 19ème siècle, on fabrique quelque chose, cela casse. On recommence. La moitié des ponts suspendus construits dans l’histoire sont tombés. Avec la science classique, par exemple la résistance des matériaux, on fabrique, ça casse, on explique pourquoi, on recommence en mieux. Mais ça a cassé quand même !… Maintenant, absolument toute l’ingénierie est faite (ou va être faite) ainsi : on fabrique virtuellement, on simule virtuellement, on casse virtuellement, on recommence. Cela ne casse plus.

L’informatique va façonner le 21ème siècle. C’était déjà clair il y a 20 ans. Cela pose beaucoup de questions. La plus importante est certainement : « comment faire partie des créateurs du futur ? ». En Inde, il se fabrique 500.000 ingénieurs informaticiens par an. En France, nous sommes 7 informaticiens à l’Académie des Sciences… sur 230 !

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* Ouvrage coordonné par Gilles Dowek, directeur de recherche à l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (INRIA). Il est destiné aux professeurs de mathématiques, de sciences physiques ou de STI qui seront chargés d’enseigner, à la rentrée 2012 aux classes de Terminale S, une nouvelle discipline : « Informatique et sciences du numérique ».

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7 réponses à Les bouleversements de la pensée algorithmique !

  1. Les Nouveaux Etudiants dit :

    A propos de l’évolution de l’éducation et de la favorisation des innovations nécessaires pour l’adapter aux changements du monde, le mouvement des nouveaux étudiants propose de s’appuyer sur les idées et l’esprit d’initiative des étudiants pour accompagner ce changement.
    La journée Edu’Hack’tion du 18 septembre à l’ESCP était l’occasion de répondre aux défis des enseignants et des élèves en organisant des ateliers de créativité qui les réunissaient au même niveau.

  2. Marie dit :

    Qu’est-ce que la vie numérique ? Une autre réponse est proposée dans un livre à paraître ces jours-ci je crois, intitulé « L’industrie de la contrainte », aux éditions L’Echappée. Où l’on trouve notamment une analyse détaillée du projet de « planète intelligente » d’IBM. Pour un autre son de cloche sur la question…

  3. Marc dit :

    Il faut vraiment changer les mentalités en France sinon on continuera à voir l’innovation nous arriver des Etats-Unis et de plus en plus de l’Asie. Alors, oui, il faut que les politiques éducatives changent et il y a urgence.
    Pour ouvrir l’esprit, il faut des esprits ouverts…

  4. Jean-Philippe dit :

    Bien qu’étant enseignant je partage l’avis de G. Berry sur les « inversions mentales ». Le déphasage avec nos élèves est présent au quotidien. On tente de faire bonne figure, mais il est vrai que les adultes n’ont pas la même pensée que les jeunes. C’est particulièrement grave quand on est en charge de transmettre des savoirs !
    Personnellement je préfère faire preuve d’humilité sur ce terrain vis à vis de mes élèves. Je leur propose une sorte de « deal » d’échange de savoirs : ma discipline SVT contre un peu de compréhension de leurs usages numériques… et ça marche très bien !
    Sur un plan plus général, je suis d’accord avec Anaïs quand elle dit que « les technologies devraient être enseignées au plus près de leur réalité ». Il y aurait un très gros effort à faire sur la formation des enseignants et sans doute aussi permettre que l’école s’ouvre davantage au monde professionnel !
    Même si cet avis n’est pas général, on n’est pas dépouillé de son savoir quand on accepte celui d’autrui…

  5. Anaïs dit :

    @Frédéric, s’il est très juste que « Sans savoir, pas d’esprit ouvert, pas d’imagination ! », et qu’il est effectivement indispensable « d’ouvrir l’esprit » des étudiants, il n’en reste pas moins vrai qu’il y a actuellement un très grand écart entre ce qui s’apprend à l’école (au sens large) et les métiers d’avenir !
    Sans doute cet écart se faisait-il moins sentir sur les bancs de l’école de Gutenberg ou de Marie Curie…
    Ce qui aggrave les choses, c’est que tout va de plus en plus vite. De ce fait les jeunes doivent être opérationnels de suite dans le monde du travail, ils n’ont plus le temps de flâner auprès des aînés pour apprendre. Les technologies doivent être enseignées au plus près de leur réalité, ce qui n’est pas vraiment le cas aujourd’hui, hélas !!!

  6. Frédéric dit :

    Je ne suis pas complètement d’accord avec cette assertion sur les métiers de l’avenir.
    Les mathématiques, la chimie et la physique, apprises certainement durant son apprentissage ont donné à Gutenberg les connaissances pour créer les caractères en plomb et la presse à imprimer. Sans ses connaissances en physique/chimie, Marie Curie n’aurait pas découvert la radioactivité !
    Toute invention prend appui sur l’immense tas des connaissances acquises. Sans savoir, pas d’esprit ouvert, pas d’imagination ! Là est un des rôles de l’école : ouvrir l’esprit pour imaginer l’impensable !
    Les métiers de l’avenir sont donc « fondés » sur ce que l’école enseigne, mais l’école n’a aucune idée des métiers qu’elle permettra de créer.

  7. Agnès dit :

    Je suis enseignante de collège et je partage totalement l’avis du Pr. Berry ! Il a tout à fait raison quand il dit « Les métiers de l’avenir sont fondés sur ce que l’on n’apprend pas à l’école » !
    La question est : qui va faire en sorte que cela évolue ? Ou du moins que l’école soit un peu moins en retard par rapport à l’évolution de la société…

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